samedi 20 juillet 2002
UN DESORDRE ROMANTIQUE

Le Romantisme a-t-il encore quelque chose à nous dire ?
Le voici, pourtant, qui semble faire retour pour, à nouveau et autrement, délier sa langue et la laisser pendre. Qu'a-t-on dit de lui qui ne prêtât sérieusement à rire ? Où on le crut religieux, il s'avéra brutal ; on l'imaginait plongé dans les béatitudes, il se révéla peuplé de monstres ; on le dit follement lyrique, il se dressa comme un Orphée aux vêtements déchirés. Derrière la prétendue « voix des cathédrales », des ombres noires vinrent donner leur fête et, tandis que le culte de l'homme se trouvait, bizarrement, anéanti par la célébration de la bête, l'amour s'effondrait dans la cruauté.
De fait, on le dit bavard pour oublier qu'il ne disait rien qui puisse fonder une de ces pensées dites « profondes » dont notre siècle regorge. Pour le reste, on tira un trait.
Nous le savons : le monde existe sans nous et n'a strictement rien à nous dire. Il en va de même de ce que nous nommons la culture. Nous la voyons comme une réalité qui va de soi et dont il faut tirer parti le plus possible, comme une proximité homogène. Mais c'est là une erreur. Nous ne pénétrons la culture que fragmentairement et, pour tout dire, par hasard. Il y a, certes, une grande illusion à vouloir persuader la culture de prendre part à nous, à se donner pour tâche de la saisir pour nous insérer nous-mêmes dans ses puissants enchaînements. L'art, la littérature ne sont rien moins que des paysages familiers ; ils baignent dans la singularité de la désillusion. Ce que nous croyons posséder n'est qu'un tas informe de lambeaux.
Et, la prétention, connue, à saisir le monde dans son unité et la culture dans son identité ( dans sa prétendue proximité), porte un nom : totalitarisme. Face à cet énorme mensonge, Dominique Delhaye nous fait la leçon.
En associant des fragments de nature, des morceaux du monde, des débris de culture, Dominique Delhaye construit des petits drames en un acte où la réalité nous arrive, en quelque sorte, désossée. Cela n'est pas sans utilité.
Déroute de l'harmonieuse unité, éclatement de l'identité rassurante : contre la pensée dérisoire qui cherche, désespérément, à se représenter le monde comme un tout et la culture comme une cohérence, Dominique Delhaye introduit un désordre romantique. C'est mieux ainsi.
Que quelques déchirures nous donnent à comprendre que le monde est hors de notre portée et que la culture n'est qu'un tas de morceaux : voici une leçon que l'on attendait. En ce sens, l'art du collage ne fait que commencer et « Il y a tant de beauté dans ce qui commence » (Rainer Maria Rilke).
Michel Cegarra.
1982.
CHEMINS OÙ L'ON VA…

/…/
Ce petit recueil ( qui n'en est pas un à proprement parler, puisque tout ici communique et se répond) est d'une grande densité : tout y est vif, fermement noté, avec une acuité nouvelle et, surtout une belle et paisible santé. Cela fait penser aux carnets d'un promeneur ( et je n'ai pu m'empêcher de relier l'écriture de ces textes à tes « pérégrinations » et promenades le long de la Marque), il y a des bouffées de bon air vivifiant, une approche extraordinairement simple et aiguë du monde naturel, et quelque chose, par-dessus tout, qui tient de la légèreté retrouvée du convalescent. /…/
Ces poèmes me paraissent témoigner d'une sorte d'ouverture, de libération, et s'il fallait les résumer par une formule je parlerais de poésie d'espoir. Ainsi y trouve-t-on l'image, multipliée, des chemins où l'on va, heurtant du pied « le caillou voyageur » (p.7) ou écrasant « le schiste chaud » (p.28) :
« tandis qu'un ciel pâle
t'entoure
et tu t'évades
hors des parcours
hors des lieux » (p.25, L'erreur.)
Sur ces chemins nouveaux qui sont chemins d'évasion (hors des « murs bombés », p.17) quelque chose d'essentiel se joue, est en train de se jouer : l'accès au « temps vivant » (p.3) qui est temps d'être vivant[1] (p.3), c'est-à-dire temps libéré, fluide (« la bassine liquide du temps » p.16), temps du retour à l'être ou de l'être faisant, enfin, retour en lui-même. Dans ce paysage l'on aperçoit soudain que la vie est, et surtout qu'elle est paisiblement, avec mesure et paix, « l'insecte bleu » qui « va et vient » (p.5) – qui est l'image même de la fluidité, c'est-à-dire du « vivant va et vient » (p.6) – c'est aussi le « dehors vivant » (p.10) qui est dehors vers l'autre, dehors de l'autre et en l'autre (« le dehors l'autre » est-il dit en une formule fulgurante).
Mais, et il convient d'y insister, alors que se déroule cette marche libérée, cette sortie vers l'autre, le dehors, « ne s'effacent aucunement les froids d'hier » (p.13), c'est-à-dire « la mémoire du dedans » (p.30). Cette mémoire persiste, vigilante, et on mesure ici que demeure maintenue une note de vigilance inquiète. Celle-ci est particulièrement accentuée dans le dernier poème « La jambe tendue », hymne inquiet à « l'inétouffable espoir » de celui qui clame « que puis-je ? ».
Car c'est cela « l'inétouffable » : à la fois vie et mort (« l'inétouffable vie », « l'inétouffable mort » (p.19) jour et nuit, avant et après (p.1) : c'est-à-dire un « immobile point incandescent » (p.19) semblable au « point dans l'eau » (p.11).
C'est le fameux « moment caillou » (p.1) « moment herbe » (p.1) où le moi se dissout dans l'Universel Grand Tout (« la vastitude perlée », p.2), dissolution en forme de rédemption qui, néanmoins, ne cesse d'évoquer l'insondable faiblesse de la créature puisque naître c'est être et être renaître (« qui s'évertue à naître, à n'être qu'un mot faible » p.2).
Cette figure du « moment » est d'ailleurs explorée de diverses manières, un très beau poème (« Moment d'avant » p.4) en présentant une possible déclinaison. On y découvre que le sujet se rassemble en lui-même au cours du « moment sans moment », du « moment dénoyauté ». Quel est ce « noyau qui, ici, a été expulsé [2] ? Est-ce le « rien et pourtant » énigmatique sur lequel s'achève, dans l'éblouissement, un poème (« L'insecte bleu »). Mais peut-être est-ce la tâche d'un autre texte que de cerner ce fameux « noyau » d'en tracer la figure et les effets, d'en rappeler les actes ? Ici nous ne sommes témoins que d'un après, on sait que ce noyau a été / est en train d'être expulsé, on sait qu'il a laissé / laisse une place (un « trou intérieur ») mais est-ce une place vide qu'il s'agira de remplacer comme l'on remplace la vitre brisée par le « caillou ravageur » (p.17) ? ou s'agit-il d'une place qui restera vide et à partir de laquelle rayonnera la vie, le mouvement ( à la manière des ronds dans l'eau) ? Bref il ne faut pas comprendre le point ( ou moment) qui est le cœur de la vitre brisée, et le point ( ou moment) qui est le cœur des ronds dans l'eau. C'est cette dernière image qui doit mobiliser notre attention.
Ces cercles qui vont s'élargissant à partir d'un centre obscur, noir ( qui, jusqu'à un certain point, se confond avec « le moment dur », le « noir langage » (p.3, le « gouffre gluant » (p.15), « le noir (…) de l'être » (p.30) indiquent que désormais tout est mouvement, et mouvement expansif, « incoagulable » (p.3), mouvement vers le dehors, vers l'autre, mouvement hors de soi et qui ne fera retour sur soi qu'à travers l'autre, qu'après avoir traversé l'autre, pareil à « l'insecte bleu » qui, va de la feuille au vent, qui « vole butine » et « butine vit » (p.6) – le fameux « va et vient » du dedans au dehors, de soi à l'autre.
Ce mouvement expansif, différentes images nous le révèlent : ce sont des verbes indiquant l'agir : « fendre (p.13), casser (p.7), cisailler (p.16), briser (p.7), creuser (p.22), éventrer (p.22), évider (p.22), écarter (p.23), éclater (p.23)… » Tous ces verbes ont partie liée avec une sorte d'entreprise chirurgicale, d'exérèse, visant à accéder au « trou intérieur » (p.11) aux « insaisissables creux » (p.25), afin d'apporter de la chair à « l'homme alphabet » et si celui-ci est « squelette d'un temps » (p.20) c'est parce qu'un autre temps arrive.
Ainsi tout est en place pour préparer le temps à venir de l'envolée, « loin devant / à perte de vue (p.24), le temps de l'évasion « hors des parcours / hors des lieux » (p.25), de l'évasion « pour un rien » (p.26). Mais, nous le savons, le rien ouvre toujours sur le pourtant.
Michel Cegarra.
16 juillet 1990. St Jorioz.
[1] Que l'on peut comprendre dans les deux sens : ce qui vit, est vivant, c'est le temps de l'être ; et aussi : le temps n'est pas temps du rien, il est constamment temps de l'être vivant, temps pour l'être vivant (l'en-soi du temps est entièrment résorbé dans sa qualité de temps-pour-soi). On notera l'apparence impérative de cette seconde interprétation : il est temps d'être vivant !, au sens : soyons donc vivant, il en est grand temps !
[2] Sans parler des conditions de l'expulsion, traduites par une sorte de méditation sur le solide dompté : c'est la « lisse falaise où glissent les doigts » (p.2-3) car désormais cette « froideur » est « vivante » (p.11) ; c'est le « mot que je décroche de sa gangue de pierre dure » (p.2) car désormais le « compact dur (…) dérive » (p.11) ; c'est « le caillou » devenu « étoile » (p.7) à la fois « pétrifié et liquide / limpide et dur » (p.1).
Les conditions de l'expulsion sont ainsi exprimées par toute une mise en scène de la désagrégation. Il faut comprendre ici que le « compact dur » représente tout ce qui obstruait le moi, sorte de caillot malfaisant (« mal compact / boule de haine » p.8) qu'il fallait détruire après l'avoir assiégé.
TOUJOURS MAINTENANT... Ce bougre-là, Delhaye - comme lui - Dominique - comme moi - il y a toute une belle lurette que je le fréquente - pour tout dire depuis les bancs agités de l'université façon 68-70 ; vous dire le bail et le millésime ! Craignant par-dessus tout les troubles relents de la bio et de l'hagio (graphies), ou si vous préférez les nostalgies stériles de la genèse et de la jeunesse, je ne signale ce petit point d'histoire individuelle qu'à seule fin de marquer le territoire de notre complicité ; l'époque (sus-citée) était propice en jaillissements, propositions, révoltes et notre appétit féroce : de la bouche aux yeux (bouffe, alcools, cinéma, lectures), des oreilles aux jambes (musiques, virées et errances) sans négliger cervelle et sexe (marxisme, "Tel Quel", structuralisme, "Charlie Hebdo", amours...) le tout agité du désir "toujours maintenant" d'un "autre état du monde "(Genet). Tout cela n'avait rien d'un menu touristique comme tente de le faire accroire une vaine et médiatique littérature, aussi avons-nous goûté de tout et pas qu'un peu ! Dominique -lui - écrivait, fastueusement sur de très fines pellicules de papier pelure pour débarrasser son plancher des mots anciens, faire dériver son "blues" encré et tenter de trouver déjà , en écho à Joyce, Rezvani, Céline, son propre "bazar" intérieur. L'écriture fut donc première chez lui, mais il me semble, sous une forme autre aujourd'hui, qu'elle ventriloque toujours sous ses "Humains" accouchés au trichlo. Puis, comme le disent les chansons, nos routes ont bifurqué ; j'ai suivi mon petit bonhomme de chemin théâtral (c'est le vice qui m'est incombé) et lui ses trajectoires intellectuelles, politiques, professionnelles, mais nous ne sommes jamais "perdus de vue" ; j'utilise l'expression au pied de ses lettres - lui spectateur de mes frasques théâtrales, moi lecteur et scrutateur de ses proses et collages. Bref, nous avions choisi, chacun à notre manière, d'être des artistes ; cela nous épargnait, je pense, bien des confidences convenues à chacune de nos retrouvailles. J'avais plaisir à le constater, le bougre ne perdait rien de sa créativité en prenant de l'âge ; au rebours de bien des artistes, penseurs "promus" de "l'après 70", il ne s'enlisait ni dans le remords moralisant ni dans le cynisme de bon aloi - il enrichissait son sens du "blues" écrit et sa générosité de l'artiste face au monde, il ne tournait pas le dos, ne courbait pas l'échine (même populaire!) mieux il conservait, luxe suprême, son humour Ainsi de sa "période" collage aux monotypes et trichlos d'aujourd'hui, j'ai vu s'organiser, sous mes yeux de béotien "intéressé", la composition forte d'un univers esthétique, loin de tout dilletantisme et d'effet de mode : ce qui explosait dans son écriture implosait dans "ses" images ; aussi ses photomontages n'étaient-ils pas de simples collages ou détournements de photos lisses (pub, architectures, mode, catalogues, design) mais s'imposaient d'emblée comme des visions picturales - travaillées par le réel - ré-appropriées par la bande (ou contrebande), réorganisées, renvoyées à une autre dimension que la simple consommation de "belles" images, ingurgitées par nous jusqu'à l'écoeurement et qui ne signalent jamais que la consommation de "produits", donc de non-sens. Dominique (lui) opposait au sens "clean" son sens "propre". Et puis, les "Humains" (me) sont arrivés - découverts dans son atelier il y a à peine un an - entassés, accolés, appuyés les uns aux autres dans un "certain" désordre. Je les découvrais ainsi, non comme une collection d'oeuvres éparses, isolées, mais comme un bout de territoire travaillé, manié, labouré ; d'un bloc ; un petit chaos organisé (le chaosmos dont parle Joyce), où formes, figures, teintes, matiérages, odeurs même composaient une fresque organique, profondément flamande (à mes yeux) : je veux dire par là, profondément intérieure. Ces corps, ces regards, ces attitudes ( les "debouts", les profils, les assis, les serrés, les courbés, les écartelés...) tout cela prenait sens et place dans un espace intérieur (tableau-maison, tableau-chambre, tableau-estaminet, tableau-table, etc...) (G.Deleuze : "une maison la plus fermée est ouverte sur un univers"). Le trichlo - arme de l'artiste - faisait office sur l'aplat de l'image utilisée (affiche, journal...) d'un révélateur puissant, ne se réduisant pas à la déformation des motifs de base mais s'y "attaquant" et recomposant un monde contenu tout "convenu" délité et ré-organisé-. Voilà pour ma découverte dans l'atelier, mais la vision de quelques-unes de ces oeuvres accrochées par la suite dans l'ordre et la lumière qu'implique une exposition n'ont fait que renforcer chez moi cette sensation d'unité "territoriale". Les oeuvres séparées ramenaient chacune à sa façon le regard sur l'ensemble - ainsi la force des "bleus-noirs" recrachés par le trichlo, le délavé des ocres, carmins, verts conduisaient aux corps qui nous guettent du fond des tableaux et qui habitent l'espace individuellement et pourtant en font un lieu unique, une maison-terre, une vaste chambre organique, sans rien de morbide, de maladif, d'avachi - le sombre étant agité, l'obscur révélateur et les corps cherchent notre regard - oui tout cela, pour reprendre la belle expression de Deleuze, tout cela "lâchait de la vie". Je ne dirais rien d'autre n'étant ni expert, ni marchand d'art, ni client patenté, ni peintre concurrent, rien d'autre que la surprise heureuse d'une véritable rencontre avec l'oeuvre d'un humain-artiste que je croyais connaître. dominique sarrazin Décembre 1994.
"L'artiste ajoute toujours de nouvelles variétés au monde" G. Deleuze
L'asile, technique mixte, 98x122cm, 1991
POSTES
ROMAN, éditions honni soit qui mal y voit, Lezennes,1995.

ELLE téléphone. IL passe des contrats. Delnonoche il tapote sur sa bécane. Costarouge, il compte et recompte. Momolle elle cherche une gomme. Et Teurigolle il rigole…
Moi aussi !
Dérision, humour caustique : on se fend la gueule en lisant ce roman.
On croyait avoir tout dit, tout lu sur l'absurde. « Tout est dit, et l'on vient trop tard… » écrivait La Bruyère… Ben non, Dominique Delhaye il débarque, il s'incruste, il ébranle, il mine le vaisseau.
Les Postes en sont chavirées. Moi aussi.
Bravo. « C'est plutôt ça que je dis » pour citer les Deschiens, référence…contestable, mais obligée.
Dans ma classe, Nicolas il découpe. Frédéric, il colle, il aime bien, ça l'occupe. Julien il regarde sa montre, il dit « Madame, ça sonne ».
Aux Guignols, il y a des guignols.
Teurigolle dit qu'il ne comprend rien. Ah oui, va.
Sa fonction précise ? Il enregistre. Mais quoi au juste ? Les chansons qui passent à Radio-Nostalgie, le pouls, la température ?
De quoi s'agit-il ? What's the matter ?
- De bureaux, de ronds-de-cuir, de médiocrité.
- D'univers concentrationnaire, d'hommes emmurés, de couloirs, de portes codées.
- Kafka, of course.
- D'ennui, d'indifférence, de l'absurde qui vous tombe dessus, de plongée dans le néant.
- Camus (Albert). Ionesco, Beckett…
Ca va, la descendance est assurée.
Teurigolle, anti-héros, Meursault-postier, uni pour le meilleur et pour le pire à IL et ELLE, comme Lucky à Pozzo, Garcin à Inès, IL N'Y A PAS D'ISSUE.
Personnages condamnés irrémédiablement à vivre les uns avec les autres, les uns sur les autres, les uns contre les autres.
Teurigolle anthropologue.
Anthropophagie moderne. Sécrétions acides indispensables pour digérer, ingérer (quoi, au juste ?) « Il a le temps de distiller son venin… »
Symbiose végétale dans un monde plus organique que mécanique. Alcofribas Nasier dans les entailles du géant.
Univers en expansion. Envahissement. Le bureau originel où sont confinés IL, ELLE et Teurigolle gonfle, s'élargit, prolifère, se propage à l'extérieur où « ça gueule sans arrêt, ça s'empoigne » (Rires, rires).
Sur la scène s'entassent les téléphones, les ordinateurs, un centre de tri, un guichet, le standard, la cafétéria où l'on rigole. (Rires).
Dans le réduit, défile une foule d'individus pressés agités pris dans on ne sait quel sabbat, quelle danse loufoque. Le téléphone donne le la. Ca sonne. ELLE décroche. IL téléphone. ELLE répond.
Comme chez les Smith ou chez les Martin, lorsque ça sonne, « des fois il y a quelqu'un, d'autres fois il n'y a personne ». Question de fil… ou de feeling.
Le passant de Camus s'agite dans une cabine téléphonique. Ici, tous s'agitent, sauf Teurigolle, qui ne fait rien, qui ne comprend pas.
En fait personne ne comprend quoi que ce soit. On a tous perdu le fil !
Modernes Micromégas ou Candide, décontenancés par la fébrilité humaine, on veut coûte que coûte donner un sens, mon bon Monsieur, cultiver son jardin. Mais voilà que le travail n'existe plus. Il est VIDE. Lui aussi.
Activité réduite à des automatismes, à des gestes dérisoires, mesquins, risibles, oui risibles… ELLE met des tampons. ELLE déchire des lettres. ELLE pleure après une gomme (y a pas de quoi braire).
Alors Teurigolle lui décide de ne RIEN faire. Il s'occupe. Il passe le temps.
« Pas de fonction précise » sinon d'être là, d'enregistrer les pulsations, les biorythmes… Reconnu comme tel par ses chefs, promu, bientôt décoré.
Ici on accumule. Les dossiers, les chiffres, les contrats, les éphémères qui font trois petits tours et puis s'en vont. Tondu, où est Tondu ? – Monsieur…
-Monsieur Teurigolle, vous allez bien ?
Marionnettes interchangeables. Fantoches et poupées russes. « The world is a stage « (Sha-kes-peare…) Difficile de ne pas rire. Difficile aussi de retenir leurs noms. Des sons vides de sens. Un attribut (« Queue de cheval ») et pourquoi un numéro ( n+1) dans la hiérarchie de l'absurde ? Calembourdesque.
Curieusement pourtant, ils prennent corps – particulièrement les anonymes, IL et ELLE. « IL a beaucoup changé. IL est devenu Papa… »
« Il n'a pas du tout changé. Il est toujours aussi con. »
DEBUT / MILIEU/FIN.
J'OBSERVE… « une progression narrative, mes chers enfants. Le temps passe…
Non, il stagne, il s'étire, comme les êtres. « L'important est de laisser couler le temps ». « La longue durée, c'est mon dada ».
Alors que faire ? ATTENDRE comme Godot.
DESESPERER comme Job. Vivre dans le néant, dans une poubelle ou dans les ténèbres. Dormir.
Bon ça suffit. Et le veilleur de nuit ! Et si l'Endormi faisant semblant de dormir ? Et Si l'Enfoiré était… un conducteur ? ( question de fil).
Bon, d'accord, il n'y a rien à comprendre.
D'accord, ça incommunique.
Dialogues vides, interrompues, en suspens. IL parle tout seul. ELLE chante tout seul. IL oublie de parler aux autres. Mais ça interfère de temps en temps. EtTeurigolle il rigole. « Je peux pas être sérieuse avec tes conneries « ( je dis ça pour moi). Dis, tu m'écoutes ? Faut pas être trop sérieux, hein, Monsieur le Narrataire. « Je me presse de rire de tout de peur d'être obligé d'en pleurer » disait IL.
Encore un décalé. Un de passage. Un météorite dans ce foutu siècle des Lumières qui n'a rien trouvé de mieux que de nous planter une ampoule électrique toute bête au firmament de nos nuits. Alors on se cogne la tête dessus.
« On s'entend plus ici. Faut que ça change. » La radio hurle. Les nouvelles défilent.
Debout les décalés ! « A première vue » (dixit Camus, encore lui) ça n'a pas de sens. A la surface, tout est égal. Tout m'indiffère.
Allez, creusez, scalpez, grattez, prenez de la peine, riez, décapez !
Alors s'enchevêtrent les vies et les êtres. Se superposent les strates.
Teurigolle archéologue.
Tiens, voilà de l'humour, de la tendresse, de l'émotion. L'Enfoiré pour IL, ELLE et les autres, pour notre « pauvre humanité ».
Misère, misère.
Les autres pour le parasite, le gaffeur, le bourru, l'histrion, le Pavé-68…
Et puis il est 16 heures.
Le DEHORS reste à inventer. POST…Bank !
Pour l'instant, lorsqu'on ouvre la fenêtre, il y a le soleil, la neige, la pluie ( qui décolle l'élastomère), les orages, la grêle.
A l'intérieur, c'est JAUNE, tout JAUNE ( même si une fois Costarouge devient vert). Le Péril jaune !
C'est le narrataire qui le dit.
Et Teurigolle continue de pointer de noter d'enregistrer. Séquences juxtaposées. Scénario à recommencer.
Temps haché, numéroté. Personnages ballottés. POSTES.
Discontinuité. Dis continue. DIS DIS DIS… Dis… tu m'écoutes. Demain, c'est tout de suite. Moi je me retire sur la pointe des pieds. Rideau.
« J'ai perdu mon temps…Mais ça au moins c'est gratuit… ».
Annie Viart-Dawson.
6 janvier 1996.
DELHAYE, EN PASSANT, SANS DÉLAIS ;
in Catalogue d'exposition "Une expérience éditoriale Point ; Virgule, 1989-1999", éditions Honni Soit Qui Mal Y Voit et Galerie Commune, Lezennes-Tourcoing, 2000

1; situation : dans la manière dont un travail artistique se construit, avec le temps, il y a plusieurs mouvements parallèles ou divergents - pourquoi ne pas l'avouer ; celui qui m'intéresse ici, avec Point Virgule, c'est celui du passage ; et pour passer il faut souvent des passeurs : on les rencontre sur les bords de fleuves que l'on aurait jamais eu l'idée de franchir ; Point Virgule, ou plutôt Dominique Delhaye a été pour moi l'un de ces passeurs ; non qu'il ait influencé ou marqué mon travail dans ses caractéristiques propres ; mais il a sûrement contribué à l'affirmer, par la confiance et l'intérêt qu'il lui a porté, et aussi par le ping-pong qui s'est de temps en temps établi entre nous ; comme une sorte de preuve légitimante, et qui fait toujours très plaisir ; donc quelque part dans les brumes du nord sous les aurores boréales (veinard !), il y a un point virgule qui passe le temps à copier des images et des textes : les textes ne sont pas mon affaires - ou presque - et la question est plutôt de savoir comment les images passent de l'original à la copie ; alors juste un point virgule de principe pour entamer le cours du temps : pour le copieur que je suis (et qu'est DD, ce que je vais m'efforcer de dire), il n'y a pas d'original, ou il n'y a que ça, ce qui revient presque au même, puisque toute copie reste susceptible de devenir - et devient souvent - à son tour un original, c'est-à-dire une origine, bref un bout de papier que l'on pose sur la vitre du copieur, (miroir de : 9 Narcisse 9 Alice 9 sorcière - cocher la case de votre choix) ;
2. mais commençons par le commencement ; car au commencement était le bordel ambiant ; dans ce bordel, Point Virgule qui sépare les ténèbres en deux parties inégales : le monde et sa copie ; mais, Point Virgule c'est un homme, un bonhomme même, un drôle de célibataire déshabillant la mariée à même le papier et tout ce qui se fourre dessus, images, textes, taches, marques et signes les plus incommodes à décrypter ; ce bonhomme, c'est Dominique, un grand mec qui boit son café avec un sucre dans la bouche ! chez nous en Bretagne où on n'aime pas le café pitouche, on sait bien que cela existe mais quand même, rien que ça le ferait passer pour un original ; ce qui serait un comble pour un copieur (photocopie ou transfert trichlo, revues, corrigés, enfin tout l'univers de la copie non conforme) ; j'ai dit un bonhomme, mais attention ! pas un individu, ce concept crétin de la "pensée" à sens unique giratoire : un individu c'est ce qui ne se divise pas - et qui fait un avec la République indivisible (le Président, le Gouvernement, le ministre de l'intérieur, le Trésor public, les députésetsénateurs réunis, le Conseil général, le Conseil régional, l'Assemblu corsu, le Préfet et Madame la Préfaite, les citoyens-téléphone portable et tous ceux qui n'ont pas les moyens de l'être, les morts pour la patrie, la Bourse, l'interpasnet, tout ça indivisible... - et chacun sait ici que nous sommes tous et heureusement divisibles, justement, en autant de parties possibles, souhaitables et nécessaires ; non : DD c'est une personne, une vraie, qui boit son café comme il l'entend (ça par exemple : il entend son café bouillir dans la cafetière exactement comme moi en ce moment, excusez faut que j'aille éteindre le gaz) ; bon soyons sérieux, c'est pour cela que DD m'a convoqué dans ces colonnes ; voilà un mec qui un jour a voulu faire profiter à quelques uns quelques unes (on ne vous oublie pas les filles) ses amours pour le texte et l'image, et qui sort de son chapeau Point Virgule ; pourquoi ce titre ? il vous le dira peut-être, mais c'est cet arrêt momentané dans le passage, au milieu du et à contre courant, qui est justement intéressant, et je suis très heureux, je vous l'annonce officiellement aujourd'hui, de m'être souvent arrêté avec lui, d'avoir fait quelques brasses avec lui (seuls les poissons morts vont dans le sens du courant) ; le point virgule laisse souffler, laisse passer les plus pressés ; qu'ils s'essoufflent donc plus loin, plus vite et qu'on en parle plus ; aujourd'hui on parle de Point Virgule : on souffle et on regarde passer les copies ; et Point Virgule, c'est-à-dire Dominique Delhaye, c'est un passeur, vous allez commencer à comprendre ;
3; du passage : c'est un autre passeur, Philippe Billé (qui m'avait fait passer sa Garonne - ou la Gironde, je ne sais pas, du temps de Bizarre et de Document-page, grande époque ! -, grâce au passeur Pierre Fablet qui passe la mesure du copy-art tous les jours et le canal de Nantes à Brest de temps en temps), Philippe Billé, donc, qui me mit en contact avec DD, à propos d'une exposition de collages à Lille ; bref, à partir de ce point virgule de départ commença l'échange (on n'a rien sans rien !) entre Point Virgule et "C'est la faute aux copies", ma petite entreprise de passage (du Rhin, puis de la Seine, faut pas avoir peur de se mouiller) ; au fil du temps, quelques unes de mes copies sont passées dans Point Virgule, enfin bref, et voilà J-F. R. au moins cinq fois dans P;V, traité comme un invité de passage ; il aime ça, le bougre, et en redemande ; même si P;V n'est pas à proprement parler une revue consacrée au copy-art, on règle ça au chapitre suivant - mais d'ailleurs on s'en moque - voilà que des copies y sont copiées au même titre que des dessins, des photos et autres types d'images, contrevenant ainsi au quatrième commandement du bon (?) Dieu en haut du mont machin ;
4; M'sieur, Delhaye fait rien qu'à copier (un peu de théorie) : puis-je dire que DD soit un copy-artiste ? ou encore que P;V soit un repaire/repère pour le copy-art ? (il faut bien qu'à un moment de ce texte je parle de ce que je connais) ; et bien, disons-le carrément, même si DD boit son café autrement, il y a de la copie là-dedans, y'a pas à dire ; et de la bonne ; la question de la copie, finalement, Delhaye la pose autrement que d'autres, à sa manière : pas question de fétichisme du médium, de construction d'un ghetto volontaire où les images se définissent par le mode d'accouchement ; il ne s'agit pas de ça mais donner à voir toutes sortes d'images par le passage de la copie : le visible est là dans P;V comme on prend le bac à Duclair pour passer la Seine, c'est à la fois banal et en même temps une expérience qui soulève un sentiment de bien-être ineffable et maritime pendant le temps de la traversée : passagèrement, et on garde longtemps après ce petit bonheur dans le corps et l'âme ; voilà c'est ça les images copiées de P;V ; des images qui ne se posent pas la question de leurs origines, de savoir ce qu'elles sont, d'où elles viennent et dans quel état elles errent : des copies, rien que des copies et ça se voit ; mais encore ? ce qui me semble pertinent dans la démarche éditoriale de DD, c'est sa volonté de ne pas accepter le médium tel qu'il se présente normalement & correctement, de contrer le médium, c'est-à-dire d'être plutôt contre le médium, c'est-à-dire d'être à côté ; et ça, c'est essentiellement une démarche de copieur, je veux dire de copy-artiste, même s'il ne serait pas d'accord pour que je l'affuble d'une étiquette étriquée comme celle-là ; en effet, qu'est-ce que le copy-art sinon confier à une machine "bureauticratique" des images, des signes, dont la spécificité est justement de ne pas être d'abord des copies, de s'ériger de façon balkanique dans une pratique sociale, professionnelle, artistique, que sais-je encore, sur le mode de l'originalité ; le copy-art va contre ça, lutte contre ça, et propose une vision "industrielle", machinique, de la culture ; aussi DD, en copiant tout ce qui se trouve à sa portée, ne dit que ça : il n'y a pas de photo, de dessins, des copies, il n'y a que de la copie, c'est-à-dire du copiage et ça se voit, regardez donc les images qui sont là dans P;V et dites-moi si vous y voyez de la photo ou autre chose ; retour sur la copie, le copiage : Delhaye ne fait que se placer dans la lignée ancestrale, et fondatrice de la culture : le principe de copie sans lequel, on le sait, nous ne saurions rien des chef-d'oeuvres de l'art grec que les Romains, grands spécialistes de l'appropriation, ont copié après, car les oeuvres survivent à leurs créateurs, avoir massacrer leurs auteurs... ; DD ne se contente pas des faits iconiques que les autres lui donnent, les images d'accord c'est bien, il ne se contente pas non plus de vous présenter de la photo, du dessin de la peinture ou du trichlomachin (ça va les poumons, Dominique ?) en fac-similé, tout ça c'est bien mais ce qu'il vous montre c'est le travail des gens qu'il aime et qu'il recopie pour faire l'amour de l'art avec, la copie est un acte d'amour qu'on se le dise (et je le dit pour mon propre cas) : il faut donc qu'il les copie (sans massacrer pour autant !) pour vous/nous les offrir, tous ces mickeys ; mais attention ! il ne les copie pas comme le mauvais élève (qu'il est j'en suis sûr, je l'espère !), il ne les revendique pas pour lui : le sous-commandant Delhaye veut les partager avec vous, quel utopiste ! quel utopicopiste ! encore un révolutionnaire partageux, on n'en sera jamais débarrassé ; tant pis pour le droit d'auteur ! quel auteur ? de quel droit y-aurait-il des auteurs, puisque tous nous copions ? il s'agit donc d'en être conscient : que faisons-nous d'autre que de piquer aux autres leurs apparences et leurs images, pour les recycler dans d'autres apparences et d'autres images ? la pratique de la copie, plus encore que le copy-art comme esthétique, c'est la lucidité de l'art ; voilà, pour moi P;V est l'ombre lumineuse (oxymorons !) du copy-art, sa zone neutre et paradoxal - et Dominique Delhaye n'est ni le Zorro ou le Mad Max du copy-art comme moi, mais plutôt son Arsène Lupin car la machine photocopieur est une aiguille creuse où il cache et révèle en même temps tous ses trésors ; il ne revendique rien d'esthétique ou quoi que ce soit de ce genre, il se contente d'être un artiste collationneur qui copie (les autres, bien fait pour eux) et lui-même (ce qui montre un sacré courage) ;
Jean-François Robic
Juin 2000
Jean-François Robic pratique le copy-art depuis 1982 et édite depuis 1986 "C'est la faute aux copies", un ensemble de livres d'artiste conçus, créés et édités en photocopie ; parallèlement, il pratique divers procédés artistiques - installations, performances, assemblages, livres uniques, etc - dans lesquels la photocopie est plus ou moins présente ; il est, a fondé avec Germain Roesz le duo artistique L'épongistes (textes subvartsifs sur cartes postales, livres d'artistes, installations, objets, performances) ; il enseigne les arts plastiques à l'Université Marc Bloch à Strasbourg ; que fait-il d'autre encore ?

