mardi 23 juin 2009
Résumons-nous.
Du 15 avril 2003 au 2 octobre 2003 : Lezennes Mail Notes, petit traité urbain sans gravité 1. Du 30 octobre 2003 au 2 juin 2004 : Lezennes Mail Stone, petit traité urbain sans gravité 2. Du 3 juin 2004 au 30 juin 2004 : Lezennes Mail Blues, interlude urbain 1. Du 1 juillet 2004 au 17 août 2004 : Lezennes Mail Utopies 87, petit traité urbain sans gravité 3. Du 18 août 2004 au 30 août 2004 : Lezennes Mail Feuilles, interlude urbain 2. Du 31 août 2004 au 19 novembre 2004 : Lezennes Mail Société "Yes Sir!", petit traité urbain sans gravité 4. Du 20 novembre 2004 au 17 février 2005: Lezennes Mail Cirkus, petit traité urbain sans gravité 5. Du 19 février 2005 au 3 mars 2005 : Lezennes Mail Stanze,.... Du 5 mars au 9 avril 2005 : Lezennes Mail Light, petit traité urbain sans gravité 6. Du 11 avril au 28 juin 2005 : Lezennes Mail à cran, petit traité urbain sans gravité 7. Du 1er juillet au 6 août 2005 : Lezennes Mail Omnibus, petit traité urbain sans gravité 8. Du 8 août au 5 novembre 2005 : Lezennes Mail Scènes, petit traité urbain sans gravité 9. Du 7 novembre 2005 au 3 septembre 2006 : Lezennes Mail Arbeit & co, petit traité urbain sans gravité 10. Du 5 septembre au 22 septembre 2006 : Lezennes Mail Rock Bas Rock Symphony, interlude urbain 3. Du 24 septembre 2006 au 7 mars 2007 : Lezennes Mail Wor[l]d, petit traité urbain sans gravité 11. Du 10 mars au 18 avril 2007 : Lezennes Mail V.A.L, interlude urbain 4. Du 1er mai au 28 novembre 2007 : Lezennes Mail Story, petit traité urbain sans gravité 12. Du 3 décembre 2007 au 2 janvier 2008 : Lezennes Mail Quoi de huit. Du 6 janvier au 5 février 2008 : Lezennes Mail Les rayons de paille, interlude urbain 5. Du 9 février au 3 mai 2008 : Lezennes Mail Scories, petit traité urbain sans gravité 13. Du 1 juillet au 26 août 2008 : Lezennes Mail Au buisson laïc, interlude urbain 6. Du 1er septembre au 5 octobre 2008 : Lezennes Mail Papirs, interlude urbain 7. Du 7 octobre au 26 décembre 2008 : Lezennes Mail Mélodies, petit traité urbain sans gravité 14. Du 1 janvier au 5 février 2009 : Lezennes Mail Synchronie, interlude urbain 8. Du 9 février au 10 mars 2009 : Lezennes Mail Exécution, interlude urbain 9. Du 16 mars au 6 juin 2009 : Lezennes Mail ou le temps réparé, interlude urbain 10. Du 8 au 22 juin : : Lezennes Mail Claude Dityvon ou l’espoir réhabilité, interlude urbain 11.
A PARTIR DU 1 juillet 2009 :
Lezennes Mail 10 /18 et ses jaquettes
interlude urbain 12
lundi 22 juin 2009
LEZENNES MAIL C. Dityvon ou l’espoir réhabilité. 15
Mai 68 passa. Qu'en reste-t-il aujourd'hui ? Certains sont restés fidèles à l'esprit de ce combat. D'autres n'ont fait qu'oublier, pire, sont devenus ceux qu'ils combattaient. Rester fidèle à l'esprit de ces événements ne veut point dire ressasser éternellement du passé, mais faire ressortir ce qui était présent, le transformer. Et c'est que je retrouve dans les dernières photos de Dityvon. Il saisit toujours. Les événements ne portent plus l'homme dans le but de le changer : Ce sera au PHOTOGRAPHE de s'en charger. Dityvon saisit le monde en unissant. Rapprocher les êtres. rapprocher les solitudes. Les unir comme dans le sermon de St Jean Baptiste sur la montagne de Bruegel. Reformuler de l'espoir. C'est au photographe donc de créer la situation d'un nouveau rassemblement des êtres. Toutes ses dernières photos traitent inconsciemment de ce problème. Participer au monde plutôt que d'exposer, comme certains photographes en résidence, l'exclusion. Et ce, par tous les moyens esthétiques de la photographie (brouillard, miroir, transparence, reflets etc...). Ce que Dityvon nous montre est une sorte d'appel. Unir ce qui s'offre comme désuni. S'emparer de ce qui se désempare. Rassembler ce qui s'oppose. Etre avec ceux qui ne sont pas ensemble. S'approcher de ceux pour qui tout est fait pour les dissoudre. Apprendre donc à refaire le chemin qui a mené à mai 68. De manière consciente, moins idéologique, plus déterminée que jamais. C'est le cas de tout homme pour qui la vie n'est pas derrière lui, mais devant lui. Le Mans, 1984. Je choisis cette photo parmi tant d'autres (Musée océanographique, Boulogne-sur-Mer,1990; Paris, La Défense, 1995...) pour mieux faire comprendre ce que je suis en train de te dire. Lors du vernissage de l'exposition de Dityvon à Gentilly, certains voyaient dans son oeuvre une oeuvre au noir, triste, désabusée. En fait ils plaquaient leurs propres visions de la ville sur les images présentées. Ils oubliaient de défaire leurs habitudes, leurs tics, leurs préjugés devant une oeuvre libre. Aussi "Le Mans, 1984" peut-elle présenter tous les caractères d'une image de série noire blafarde, repoussante : nuit noire, brouillard insistant, réverbères lugubres. Mais c'est vraiment NE PAS VOIR. C'est vraiment ne pas entrer dans un monde qui se trouve aux antipodes des symbolismes "prêts à porter". Ici, le brouillard, la nuit, les réverbères lumineux concourent à ACCOMPAGNER les personnages déambulant dans la ville, mains dans les poches. Ils les enveloppent comme un linge protecteur, leur permettant de discuter en toute sécurité à travers les ruelles de la ville. Des hommes marchent vers la lumière. Loin de l'intranquillité, loin des angoisses, loin de toute peur. Des hommes dans la ville. Voilà. ...
J'y vais peut-être un peu fort, tu ne crois pas ? N'empêche, c'est tellement criant, tu ne peux pas savoir.
Bises.
Juin-Septembre 1996.
Lezennes.
dimanche 21 juin 2009
LEZENNES MAIL C. Dityvon ou l’espoir réhabilité. 14
10 juillet 1996. Lezennes. 18H15.
Je t'avais annoncé, il y a quelques temps, mon désir de te parler des photos des années 67/68 de Dityvon. J'en avais choisi deux. L'une "Les Halles" et l'autre "Paris, Mai 68". Tu me diras encore "Les halles"! Eh oui, mais c'est pour en dire autre chose. Cela m'avait échappé. Je l’avais noté sur un petit carnet que je viens de retrouver. Toujours ce flou. Le flou, comme phénomène du "sortir de soi". Non pas le mouvement, mais l'écart. L'écart du devenir. Brecht disait : "on ne connaît des choses que si on les modifie ". Ces deux photos montrent visuellement cette modification de l'homme. Elle ne peut se réaliser que si l'homme s'écarte de lui-même. Dityvon ressentait ce besoin de l'homme de devenir autre. Ce devenir-autre est ici photographié. Il obtient sur la photo ce que l'homme est ET ce qu'il devient. Je ne suis pas sûr qu'il l'ait recherché, qu'il ait eu la volonté d'indiquer cela. Mais c'est ce que je ressens. Les événements de 68 ont été LE moment où l'homme rêvait de devenir autre. L'homme ose désobéir à la forme. N'être plus semblable à lui-même. Tel semble être le décalage du visage du manifestant sur fond de CRS. Devenir une dissemblance. La porter, la nourrir non pas jusqu'au bout mais jusqu'où il peut. En 68, l'homme le plus immobile, le "plus retardataire" politiquement sentait en lui que quelque chose changeait. Peur, indifférence ou héroïsme, tout le monde s'y retrouvait : personne n'était insensible aux événements. Et Dityvon captait cette effervescence. Saisir PLUS que l'instantané. Saisir le tremblement. Saisir non seulement l'homme qui se transforme en actes, l'homme social à un moment donné. Mais aussi, ce qui le fait sortir de lui-même. Saisir l'écart de ce qu'il a été et ce qu'il devient. C'est la situation du moment qui fait sortir l'homme de lui-même.
samedi 20 juin 2009
LEZENNES MAIL C. Dityvon ou l’espoir réhabilité. 13
Même jour. Quelques heures plus tard.
Une femme sur un pont enjambant la Deule. Petite forme noire à peine plus grosse que trois écarts de barreaux. Cette "petite forme noire" n'est pas plus importante que les pylônes électriques et les cheminées d'usine. On pourrait imaginer qu'elle se trouve à l'intersection de trois mondes (ciel, eau et constructions humaines : le pont) C'est vrai. Ce qui me touche, ce n'est pas SON importance, SA place, mais l'importance de tous les éléments qui la "portent". Qu'elle soit un être humain qui passe a autant de valeurs que les masses noires et ombrées du pont ou de la péniche. Cette "petite forme noire", je dirais, apparaît (dans le sens religieux d'apparition, de révélation), émerge telle une silhouette suite à la rencontre de trois facteurs : 1. le bas du pont qui, du noir au gris, se dirige vers le ciel; 2. le canal et ses miroitements, ses reports d'ombres qui viennent se frotter sur le haut du pont ; 3. les nuages noirs qui se dirigent vers elle. Convergence non pas sur l'être humain, mais osmose de tous les éléments. "Cette petite forme noire" n'apparaît pas d'elle-même. Elle est produite par cette convergence d'éléments. "Cette petite forme noire" n'est pas une femme, mais une PASSAGERE à un certain moment donné. Elle existe A CE MOMENT-LA. Même si celle-ci semble peut-être préoccupée par les difficultés de la vie. Elle a existé un court temps pour Dityvon. Et elle existera comme telle: Lille, Nord, 1990. Je m'avancerais beaucoup en disant que cette femme n'existe que parce que Dityvon l'a révélée. En fait nous ne connaissons d'elle que son passage sur le pont à ce moment donné. Elle a été, une seule fois dans sa vie, comme portée. Et cela sans qu'elle le sache. Elle existe non pas parce qu'elle est uniquement une femme qui passe. Elle existe parce qu'elle dépasse ce qu'elle est. Elle est plus qu'elle-même. Elle fait partie du monde. Et ce monde la porte, la révèle. Faire exister ce qui n'existe pas aux yeux des autres, aux yeux de ceux ou celles qui sont pris en photo est l'une des grandes leçons de Dityvon.
Même jour. Bien plus tard
Il y a, chez Dityvon, une volonté d'incarnation, non pas à seule fin de rendre l'homme plus homme, mais de le situer à une place plus humaine, moins "divine". Cela peut te sembler contradictoire. Après tout ce que j'ai pu te dire sur la "légèreté", la "transparence". Non je ne crois pas. Sa volonté d'incarnation ne ressemble en rien à celle que l'on voit dans l'art chrétien. Ou dans l'art expressionniste de ce siècle. Chez lui existe et l'incarnation et l'élévation. Chez lui une volonté d'être homme de chair mais aussi homme qui tente d'être lumière. Dans notre société on prêche l'un OU l'autre. Et l'on se trompe facilement dans la compréhension des termes. Quand on parle d'"élévation", on ne sous-entend que élévation d'ordre social, force, puissance : l'homme se prend facilement pour un dieu. Et quand on parle d'incarnation, on ne s'intéresse qu'au côté physique, à la lourdeur etc... Dans la démarche de Dityvon, l'homme n'est qu'UN homme DANS le monde, UN homme DANS la ville : ce qui fait sa singularité. Humain et "divin" (je regrette, je n'ai pas trouvé d'autre terme). Bises.
vendredi 19 juin 2009
LEZENNES MAIL C. Dityvon ou l’espoir réhabilité. 12
9 juillet 1996. Lezennes. 17h30.
... Ça a commencé hier. Baisse de tension. Trop forte pression. J'ai explosé pour un rien. Chaque fois que je ne maîtrise pas quelque chose, que je n'arrive pas à surmonter, je chute. Mes muscles se contractent. Et plus moyen de m'en sortir. Prémisses de dépression...
...J'essaie tant bien que mal de m'accrocher. Je ne veux plus couler. En Dityvon, j'ai trouvé une "lumière" qui me conduit vers une reconsidération de mon point de vue sur la ville. Je l'ai trop vue en "noir ". Sans jeu de mots, je dirais que Dityvon la voit en Noir et Blanc. J'ai longtemps cru que la ville n'était que COULEUR. Et son agressivité m'a précipité à la voir "dramatiquement". Même si ce drame se joue tous les jours en noir. En fait, je n'ai relevé de la ville que son côté dramatique. Dityvon me montre qu'elle est cela, aussi ; mais qu'elle est bien autre chose encore. Quelque chose même qui la transcende. Un effort surprenant d'ELEVATION. Il la fait sortir de sa gangue étouffante. Bref, il la libère, si je peux dire. Et les hommes - il en trouve - sont prêts, fragilement, à la contempler.
Place de la Concorde, Paris, 1985.
Ici, la ville n'est plus qu'une galette où s'érige bien sûr la Tour Eiffel - qui devient cheminée ou clocher d'église baroque par l'effet de la prise de vue à une certaine heure de la journée. La ville est noire, éteinte, "cendreusement" noire. Et là se recueille un homme avec à son extrême droite des statues de femmes "priantes", et trois lampadaires ETEINTS. Tout est douceur, calme, recueil. Seuls dans le ciel guerroient des nuages. Ici, se joue le plaisir de regarder le monde turbulent des cieux. Dans cette photo semble s'inscrire le petit poème en prose de Baudelaire : "L'étranger". "Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis? Ton père, ta mère, ta soeur ou ton frère... - J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas...là-bas, les merveilleux nuages".
On ne regarde jamais assez ce qui n'est pas soi. La photo de Dityvon est, en ce sens, non humaniste. Je m'explique. Celle-ci ne considère pas l'homme comme unique point d'intérêt. Toute la photo ne se focalise pas sur l'homme. Elle est plus que cela. L'humanisme de Dityvon dépasse ce cadre-là. Il aime l'homme ET ce qui n'est pas lui ; il aime les êtres ET ce qui les dépasse. L'homme n'est pas le centre de l'univers. Il en est une parcelle. Il a certes son importance, mais pas toute son importance. Il faut savoir apprendre que l'homme est une infime partie de l'univers. Un point. Une étoile parmi les étoiles de la nuit. Et là, IL N'EST PLUS SEUL.
jeudi 18 juin 2009
LEZENNES MAIL C. Dityvon ou l’espoir réhabilité. 11
27 juin 1996. Banc près du Palais Rihour. Lille. 16h00.
Je profite de cet instant qui m'est donné (me reposer sur un banc) pour t'écrire encore quelques mots sur le flou. Il est une autre photo qui m'a beaucoup impressionné à l'exposition de Gentilly : Les Halles, Paris, 1967. A l'ouverture de la maison Doisneau, à Gentilly, je fus aussi subjugué par une photo hongroise du même style "La nuit de la Saint-Sylvestre dans une rue de Budapest, 1933" de Karoly Escher. Pourquoi ? Quelle est la nature de cette rencontre, de ces CONTACTS ? C'est de cela, à mon avis, dont il faut que je te parle. Pas d'autre chose. Ne pas parler en esthète du genre (quelle est la place du flou dans la photographie ? Qui fut le premier à l'utiliser esthétiquement ? etc...), mais en profane. Aussi plus je regarde le flou de cette photo, plus il me semble que cette photo n'en possède pas. Il n'y a pas lieu de distinguer le flou ET le net : c'est un questionnement d'ordre physique/optique. Il n'y a pas non plus l'homme ET son environnement. Ici les êtres et les choses ne s'additionnent pas. C'est la lumière qui les PORTE. Il n'y a donc pas lieu de les distinguer. De même, celles de la Bibliothèque de France : tout est en écho. Les choses et les êtres s'équivalent. Ils sont ni contenant, ni contenu. Ils sont LUMIERES ET OMBRES. Et c'est cela, je crois, ce qui m'attire. Cet appel à la lumière, c'est ce que Dityvon me révèle. Echapper, en fait, à l'homme mort ou évanoui de Giacometti. Alléger l'homme. Le rendre transparent. Pour moi, cette vision de l'homme m'est tout à fait nouvelle. L'homme échappe, ici, à sa pesanteur. Il n'est qu'une silhouette en mouvement.
mercredi 17 juin 2009
LEZENNES MAIL C. Dityvon ou l’espoir réhabilité. 10
25 juin 1996. Café "Au Bélier". Marcq-en-Baroeul. 8H30.
Autre photo de la série sur la Bibliothèque de France. Autre qualité de la lumière. Non plus pluvieuse, mais électrique. L'homme qui passe et son ombre, j'ai fini par l'appeler l'homme électrisé de la B.F. Electrisé par le rectangle meurtrier de la lumière surgissant du fond. Je ne peux pas non plus oublier d'y voir une référence à "l'homme qui marche" de Giacometti. Et à cette phrase : "l'homme qui marche dans la rue ne pèse rien, beaucoup moins lourd en tout cas que le même homme mort ou évanoui...C'est cela qu'inconsciemment je voulais rendre, cette légèreté, en affinant mes silhouettes". Je ne t'en dis pas plus. A toi de faire la transposition.
mardi 16 juin 2009
LEZENNES MAIL C. Dityvon ou l’espoir réhabilité. 09
Le flou. D'ordinaire, le flou est à l'opposé du net. Une photo floue pour la plupart des gens est une photo ratée. En fait, elle n'est pas une photo. C'est ce qu'on dit. Surtout si le photographe est méconnu. S'il ne l'est pas, nos commentateurs n'hésitent pas à y trouver soit du document, soit de l'événement. Je pense à la fameuse photo de Capa prise pendant la guerre d'Espagne. Si celle-ci est floue, cela se comprend : le danger, la guerre etc... Elle a, comme on dit, des circonstances atténuantes. Chez Dityvon, ce n'est pas le cas. C'est moins acceptable. Des circonstances atténuantes, la photo de la Bibliothèque de France en question n'en a pas. Mais alors, pourquoi me plait-elle ? Ici, le flou ne s'oppose pas. Ni au net, ni à quoi que ce soit. Ce qui me frappe, vois-tu, ce que je ressens, ce n'est pas son opposition, mais sa transformation. Le flou est plus proche du brouillard, de la pluie. Le caractère pluvieux du flou est saisissable par tous. Il suffit de rouler en voiture ou de marcher dans la rue sous une pluie battante : nous ressentons, nous voyons la même chose. Mais voilà, ici, il ne pleut pas. Il ne peut pas pleuvoir de l'intérieur. Mais Dityvon le ressent ainsi. La lumière est saisie de deux manières concomitantes : le flou ET le côté pluvieux des choses et des êtres. Dityvon ajoute quelque chose de lui-même, quelque chose de sa perception à un monde qui n'est pas le sien. Ajouter, c'est s'approcher des autres. Ajouter n'est pas envahir, transformer radicalement, ajouter c'est se mêler aux autres avec sa propre sensibilité. De cette photo, on peut y voir encore bien d'autres choses. Mais je m'arrête là. Laissons-la respirer...
lundi 15 juin 2009
LEZENNES MAIL C. Dityvon ou l’espoir réhabilité. 08
24 juin 1996. Lezennes. 18h45.
... Merci pour tes lettres. Encore quelques mots sur notre ami.
Lognes, Maudinet, Marne la Vallée, 1987.
Transcrire le "monde" du dessus par son dessous. Je ne peux pas mieux dire. Capter - comme de la fenêtre d'un cachot - les lumières du "monde" - mot graffité sur le mur - en les peignant sur le sol. Saisir, en fait, ce qui nous est inaccessible. Quête de la lumière : en cette fin de siècle, la lumière n'est toujours pas réhabilitée. Elle est systématiquement trahie au profit de la couleur. Regardez tel ou tel achélème d'un gris-béton, comment voulez-vous que le moral des gens ne soit pas au beau fixe ? Ne vous en faites pas, dit-on, on s'en occupe, une couche de blanc, de rosé, de crème, par ci par là, et n'allez plus revendiquer quoi que ce soit auprès de nos services, le travail est fait. Vive la couleur! Vive la gaieté dans la cité ! En fait, tout n'est qu'apparence, on ne fait que redorer le blason des villes par l'ajout immodéré de couleurs et par l'éjection de la lumière. C'est sur ce point-là que je rencontre 'Dityvon. On ne comprenait pas pourquoi j'insistais dans mes interviews sur le fait que la couleur n'est considérée que sous son angle agressif de vente. Déjà, on n'aime jamais la couleur pour ce qu'elle est. On n'aime la couleur que pour pouvoir s'en servir à des fins commerciales. Mais alors la lumière, n'en parlons pas. Sujet tabou. Pour ne pas en parler il suffit de nous faire croire que plus il y a de couleurs dans les villes, plus c'est lumineux. Ainsi confond-t-on aisément lumière et couleur. Aussi n'arrive-t-on pas à saisir que le monde est en quête de lumière. Dityvon le sent et le révèle. Il insiste même. Il est toujours là où personne n'est, toujours là où personne ne s'imaginerait qu'il y ait de la lumière. Cette insistance à capter la lumière en la délimitant par de courtes barres blanches traversant les reflets de la lumière issus des "fenêtres" des autoroutes est pour le moins une sorte de symbolisme de notre époque qui n'a de cesse envie de lumières. Le monde ne saisit pas toujours son non-monde. Le non-monde, c'est ce que le commun des mortels ne voit pas. Ce non-monde est pourtant là, à côté de lui. Des jeunes y vivent. En ermite. En attente. Captifs eux aussi. Ces derniers appartiennent à celui-ci sans le saisir véritablement. Dityvon insère le non-monde de la plupart de ses captifs dans le monde présent. Monde toujours en construction. Monde devenu sauvage. Monde se situant aux lisières des villes. Monde-non-monde.
dimanche 14 juin 2009
LEZENNES MAIL C. Dityvon ou l’espoir réhabilité. 07
21 juin 1996. Café-tabac Croisé-Laroche. Marcq-en-Baroeul. 10h45.
... Il faut tout de même que je te parle des photos de Claude Dityvon. Il y a d'abord celle d'une jeune fille de Douchy-les-mines, au pull-marin, vue de dos, en bicyclette. Elle ne peut pas me laisser indifférent. L'état dans lequel j'étais se concrétisait dans les lignes de son pull-marin rayé : une envie de vacances, une envie de mer. C'est celle-là même - ici dans un décor que j'imagine de briques rouges au ciment blanc - qui a déclenché ce besoin irrésistible de sortir de mon état de pesanteur indécrottable. C'est ce pull que j'imagine bleu et blanc mais qui me fait comprendre que le N&B en photo suggère plus que ce qu'il est. Je l'apprécie d'autant plus que se manifeste en ce moment précis la conjugaison entre ce que je vois et ce qui est montré. Une conjugaison d'envies. La jeune fille nous tourne le dos, non point qu'on ne veuille la voir, mais parce que le photographe, inconsciemment, a perçu la contradiction entre cette envie d'ETRE AILLEURS et le fait d'habiter une ville des mines, loin de la mer. Ce pull est une sorte de poing anti-Germinal. Dans une cité où le passé des gueules noires est encore présent. Pull qui nous laisse rêver, où percent les voiles bleues et blanches des navigations au bord des côtes sans toutefois oublier que les rêves surgissent des décors aux ruelles sombres, des maisons aux briques rouges et ciment blanc, ces maisons de l'anti-caresse. Tout cela est là, pointé. Au premier plan, comme pour nous dire : j'ai envie d'être ailleurs, d'aller à la mer, d'être en VACANCEs, de couper le lien qui nous lie au lieu quotidien. Je dois te dire que si cette photographie me subjugue, c'est qu'elle m'arrive à un moment donné où j'ai foutrement envie d'être ailleurs. Je dirais comme Rilke : je vois non pas la photo, mais les visions qu'elle m'inspire.
Tu vois, je ne suis pas très compliqué. Mes envies sont toutes simples. Je dirais même que la jeune fille au pull-marin rayé, c'est moi. Mon investissement est tel que je ne vois plus, il est vrai, la photo. Je le reconnais. Mais c'est un premier pas. Une passerelle nécessaire pour pénétrer dans un monde qui n'est pas a fortiori le mien, mais qui d'emblée semble être le mien. Au demeurant, ce n'est pas cet aspect-là qui me bouleverse. A l'intérêt que "Dityvon" m'inspire, je MESURE COMBIEN J'AI CHANGE. Je paraphrase Rilke à propos de Cézanne. Et c'est vrai, Dityvon est arrivé à un moment donné, à un moment auquel je ne m'attendais pas. Cet événement m'entraîne à voir de la ville quelque chose que je n'avais pas encore perçu. Je t'en dirais plus. Je tâcherais de mettre en veilleuse l'investissement personnel que j'opère au travers de ces photos. Je parlerai davantage de Dityvon. Mais je pense que c'était nécessaire de clarifier un peu cet engouement peu orthodoxe pour un travail photographique qui se trouve à l'antipode de ce que je pense au sujet de la ville. Ce qui m'importait de te dire, c'était de mettre noir sur blanc mon cheminement. Je ne pouvais pas rester anonyme. Dityvon n'existe pour moi que s'il m'interpelle. Son exposition à Gentilly est une interpellation. Un appel à davantage se connaître soi-même. Et c'est ce dont je veux te parler. J'essaierai de parler de ses photos des années 67/68. Eblouissantes. Non pas comme d'un vétéran qui rêve de ses années perdues, révolues à tout jamais. Non. Mais en tant qu'homme d'aujourd'hui qui tente de pénétrer dans 30 ans de photographies : "II y a tant de beauté dans ce qui commence". Et ce qui a commencé dans ces années-là, chez Dityvon, ne s'est pas démenti. Au contraire, c'est une photographie qui a beaucoup évolué non pas selon les modes du temps, mais selon son PROPRE MODE d'investigation sans perdre de sa force initiale. Je ne t'en dis pas plus. J'ai besoin de temps pour réfléchir. Je crois tenir le bon bout. Bises.











